14.10.2008
"Béquilles"

Je sais que c'est mal.
Mais il y a dans mon quartier quelqu'un que je déteste. Sans raisons vraiment apparentes.
Ce type n'a pas d'âge. Il peut avoir quarante ans comme soixante-dix.
Il n'a pas de cheveux et affiche un air horripilant de Ravi de la crèche, même si manifestement aucun retard mental n'est à déplorer.
Il porte toujours un tricot en V avec une chemise boutonnée jusqu'à la glotte. Sa mère visiblement très âgée l'accompagne parfois, comme si elle l'emmenait au car en partance pour l'école.
"Béquilles" (c'est le petit nom que je lui donne) est la mascotte du quartier. Les vieilles dames lui prodiguent de petites tapes au sommet du crâne, les mamans à son passage précipitent leur poussette dans le caniveau alors qu'il y a de la place pour tout le monde.
Certains matins, Béquilles parade en galopant avec ses cannes comme un métronome, zieutant pour accrocher le regard des passants, fier de ses exploits, comme s'il était aux Jeux Paralympiques.
Du n°2 au 44 de la rue du Renard, c'est son territoire.
Je ne sais pas pourquoi, dès que je suis arrivé dans le quartier, ma première réaction a été d'étouffer dans l'oeuf une envie de le pousser à terre. Comme je sais que ça ne se fait pas, je me contrôle.
Par compte je fais le maximum pour l'ignorer. Je le vois de loin quand il fonce droit sur moi pour me prouver sa vaillance. Moi je fais du forcing, je ne me pousse pas, je regarde droit devant tout en sentant son regard qui tente de m'accrocher.
Rien de rien.
Dès nèfles.
Je poursuit ma route, je sens qu'il me donnerait des coups de cannes tellement il n'est pas habitué à ce genre de réaction.
Je le sais parce qu'une fois je me suis retourné sur lui au même moment où il se retournait sur moi. Mais comme je suis bon comédien, j'ai fait mine d'être médusé par la beauté d'un géranium sur une fenêtre.
Je l'ai vu comploter avec le marchand de journaux quand j'arrivais à leur hauteur.
Je ne me rallierai pas à sa cause. De cette cause là j'en veux pas. Je préfère passer pour un monstre.
Quelle est la limite entre bienveillance et pitié ?
Il faudrait le demander à tous les voisins de la rue qui ne se saluent pas entre eux mais qui flattent l'échine de Béquilles.
Pour autant ça ne me viendrait pas à l'idée de me garer sur une place pour handicapés comme devant une sortie de garage. Et j'imagine que j'ai croisés un paquet de personnes handicapées sans même les calculer.
Peut-être que je prend le contre-pied de cette guimauverie ambiante à destination des personnes handicapées pour finalement ne pas les exclure.
Du moins c'est ce que je pensais jusqu'à ce qu'une patronne de bistro me dise :
"Mon chien est super cool, mais par contre il me fout mal à l'aise : dès qu'il voit un handicapé il aboie."
01:46 Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note | Tags : handicapés, pitié, intégration



Commentaires
Vision d'avenir ... Hé oui, ça rend toujours mal à l'aise d'entre apercevoir ce qui nous attend ... mon pov Q, courage !
Ecrit par : Dadou | 14.10.2008
moi non plus je peux pas les piffer
je leur fais des croche-pattes en haut de l'escalier
(en plus ça rime)
Ecrit par : insanity jane | 16.10.2008
c'est vrai, le Q est comme ça, j'en atteste... quand je lui dis que mon handicap est douloureux à supporter, il me crache à lagu.
ça me fait un bien fou.
Ecrit par : Paralimpide | 24.10.2008
En juin 2004 il a sauvé des flammes une famille avec 5 enfants au n°36 de ton quartier, du coup pendant son exploit y'a une poutre toute brulante comme des braises qui lui a raclé le crane (n'a plus de cheveux); pi après quand il est sorti du batiment en dernier biensur, il a dérapé sur une merde de chien (pas handicapé celui-là) et dans sa chute sa jambe s'est toute tordue.
Tu pourrais être un peu plus reconnaissant tout de même.
Ecrit par : hannelore | 26.10.2008
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